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Feuilles de Vigne

Raison d’êtres, l’actu du vignoble nantais

Interview de François Lieubeau, vigneron à Château-Thébaud.

Comment avez-vous été impactés par la crise sanitaire du covid-19 ?
La restauration s’est arrêtée nette partout dans le monde et c’est là qu’il était important de pouvoir s’appuyer sur les cavistes et les importateurs à l’étranger, qui eux ont continué à travailler.
Du fait que nous ayons toujours privilégié la diversité dans ce que nous produisons (Muscadets, crus communaux, cépages) et dans les modes de diffusion (restaurants, étoilés, bistrots, cavistes, bars à vin, vente en ligne, en France et à l’étranger) nous avons pu amortir cette crise. Même si nous avons perdu une bonne partie de notre chiffre d’affaires durant ces trois mois.
Mais nous avons la chance de tabler sur un produit non périssable et de travailler sur le long terme, voire le très long terme. Car quand on plante de la vigne, il faut attendre 3 ans avant qu’elle donne ses premiers fruits et dix avant de faire un vin qui soit digne de ce nom. Nous sommes vignerons depuis 200 ans, nos vins se stockent et se bonifient avec le temps… donc tout n’est pas perdu !

 Qu’avez-vous fait à l’annonce du confinement ?
Nous avons fermé notre cave car ce qui primait à nos yeux était la santé. Ce qui ne nous a pas empêchés de travailler en famille et de rester très actifs dans les vignes.

Comment vous êtes-vous organisés ?
Nous avons conservé toutes nos équipes. Dans les vignes, la distanciation se fait naturellement entre les individus, mais nous avons veillé à ce qu’il n’y ait qu’une personne par véhicule pour les déplacements.

Que faisiez-vous sur le terrain ?
En mars nous luttions encore contre le gel à l’aide de deux éoliennes que nous avions entourées de grands brasiers. Du domaine, nous voyons la falaise qui surplombe la Maine, les clochers des villages environnants, des près avec des chevaux et bien entendu les vignes sans aucune pollution visuelle. C’est pourquoi nos éoliennes sont mobiles. Nous les enlevons quand on ne craint plus le gel, car nous sommes sensibles au respect de ce paysage.
Ensuite, il a fait très beau ! Nous avons continué à prodiguer des soins à la vigne. Des soins naturels, puisque tout le domaine est labellisé bio, donc beaucoup de travail manuel. Enfin, nous avons travaillé tous les sols à la charrue.

Et pendant ce temps, êtes-vous restés en lien avec vos clients ?
Oui, nous sommes restés à leur écoute. Pour ceux qui voulaient goûter nos produits nous avons envoyé des échantillons, et nous avons utilisé des outils numériques pour continuer à échanger et discuter en visioconférence avec ceux qui le souhaitaient.

Depuis le dé-confinement vos clients sont-ils revenus ?
La restauration redémarre, nous sommes à nouveau sollicités par les chefs et les sommeliers. Nos clients reviennent faire leurs achats à la cave et nous sommes contents de partager ces moments conviviaux avec eux. Toutefois, ce qui nous fera défaut, ce sont les grands rassemblements, comme les festivals sur lesquels nous sétions présents, les événements culturels ou familiaux (comme les mariages).

Qu’avez-vous mis en œuvre pour les accueillir dans de bonnes conditions?
Nous avons déplacé les dégustations du caveau à la grande cave de façon à avoir plus d’espace. Les emplacements de dégustation sont éloignés les uns des autres. Il y a du gel hydro-alcoolique partout ! Nous venons ouvrir pour que les clients ne touchent pas aux poignées de porte. Enfin, nous chargeons directement les caisses de vin dans le coffre des voitures pour éviter les contacts superflus.

Comment envisagez-vous l’avenir ?
Nous espérons avant tout un retour à la normalité. Le millésime 2020 est très prometteur. Nous n’avons pas ménagé nos efforts pour en arriver là, mais tant que ce n’est pas dans les cuves, nous ne pouvons jurer de rien. Quoiqu’il en soit, cette crise nous engage à être encore meilleurs ! Dans les vignes, la vinification et dans les relations avec nos clients.


La culture vignoble bue par Dominique Hutin

Dominique Hutin est journaliste, auteur et animateur des Libres Buveurs (la chaîne du magazine 12°5), chroniqueur dans l’émission culinaire « On Va Déguster » sur France Inter

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MUSCADER SUR LIT

Muscader sur lit : Flemmarder allongé, jouer l’oisif ; alors que tous les jours, c’est muscaday… vigneron, c’est définitivement un métier de feignant.

Naïf, je croyais qu’il leur fallait s’employer chaque matin, trouver le jus pour tailler la vigne quand le mercure vous hache, penser hectolitres alors que le sommeil vous lâche, jouer des coudes autrement qu’en le levant, retenir ses larmes quand gel et grêle conjuguent leurs talents… rien de tout cela.

Dans le vino44, on musarde. bref, pendant que le bourgogne prend le melon, on laisse la folle blanchir. #Muscadead. Tiens, pour accoucher du Muscadet 3.0, je pourrais leur proposer mon concours. Modestement, hein ! Après tout, depuis 1991, je leur dois un de mes premiers émois. Et un découvert bancaire mémorable. Les Muscadets 1990 étaient légendaires et s’écoulaient quasiment au prix de l’eau. Deux raisons suffisantes pour en acheter une montagne et de les lamper tranquillement jusqu’en 2040.
Pas rancunier, j’avais même irrigué ma première chronique sur Cuisine TV à grandes louches de Muscadet pour iriser un « maquereau/arachide/pastèque ». Alors, les fils de la vigne, on se lève ? Peut-être attendent-ils qu’on leur mâche le goulot ? Oui, bien sûr, moi aussi, j’ai entendu bruisser les arrière-boutiques.

De ce qui se jouerait au loin, de Tokyo à New York. Il s’y dit, qu’à l’aveugle, les Muscadets d’auteurs dégomment et dégonflent les bourgognes ronflants. Pour le quart du prix, sinon moins. Je connais le subterfuge : jouer de la carafe pour avancer masquer. Mais je comprends. Quand on a écrit une part de son histoire au bout du zinc, pour changer de statut social ou pour simplement plaire, on est souvent contraint de séduire par effraction.
Il s’y dit qu’on n’évoque plus « le » Muscadet. Parce que le Muscadet… Pardon, « les » Muscadets ne s’envisagent plus qu’au pluriel, au prétexte que le pays Muscadet serait mosaïque et que « vins de terroir » se prononce « crus communaux ». Si au 21e siècle, il est toujours difficile d’être prophète en son pays et de gagner le verre des Nantais, allez-y ! Envoyez-les moi ces bouteilles de Pallet, Gorges, Clisson… Pour ne citer que les moins longs à écrire. Il s’y dit que c’est peut-être plus facile côté Nantaises… Tabler sur les femmes pour se faire aimer, c’est une idée. Après tout, le dessous des robes, elles connaissent. Si au resto l’orthodoxie commande encore qu’on tende la carte des vins à Monsieur, et bien tant mieux finalement. Car la longue et lente histoire du vin pèse moins lourd sur leurs épaules légères et elles n’en sont que plus libres dans leur jugement. Le Muscadet, un vin d’amazones !

Il s’y dit que les jeunes, producteurs ou buveurs, n’ont pas l’esprit fané par le blason, l’étiquette, la grappe dorée au revers du veston et les gourous mal embouchés. Ses aventuriers peu frileux, aventurières inclues, vont convertir le « Mus’ » en vin hype et revenir au pays enduits, non de beurre nantais, mais de succès glanés là-haut.
Il s’y dit qu’à force de ne plus nourrir de complexes, le Muscadet… Pardon « les » Muscadets auraient séduits de fieffés ambassadeurs. Les chefs à étoiles, les tables avisées, les cavistes d’élite entretiendraient des muscadothèques là où régnait l’empire du vin d’ailleurs, le pire loin du meilleur.
En fait, j’avoue, je n’y arrive pas. J’abdique, même. Me travestir en méchant, en cynique, je ne sais pas faire. Moquer le Muscadet alors qu’il me sait suspendu à ses reflets jaunes, ça ne me ressemble pas.

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« ASPIRATEUR À MUSCADET »

Pan ! L’argot des commissariats a le goût du zinc, le verbe haut et coloré. Suffisamment pour résonner jusqu’aux « audiences muscadet » du Tribunal de Nantes. Là, chaque mardi matin, ceux qui se graissent un peu trop le carburateur au Mus’ voient s’effilocher leurs points de permis. Si « Boire un kilo de Muscadet » s’est perdu dans les méandres du langage urbain, les « boutanchard », « personne à sobriété différée», « buvard », « gueule à jus » et « wagon-citerne » continuent de noircir les rubriques du chic et, parité oblige, de les conjuguer en « Marie-tâte-zinc ». Bref, « tu t’es vu quand t‘as bu ? » .

Speak natural
Il n’y a rien de nouveau à parler liquide pour chanter la quantité. Sauf que le « boire moins, boire mieux » a mis la société en coupe réglée et envoyé le vin de table par le fond. Prime à la qualité ! Du coup, le chant lexical a quitté les rives de l’argot pour gagner celles du descriptif chantourné. Mais là encore, rien de neuf : de tous temps, le langage du vin a dit le goût de l’époque. Même les vins naturels, aussi libres ou punks qu’ils soient, contribuent à alimenter l’histoire en encre rouge. reste que pour pouvoir rêver d’inscrire « buvabilité », voir « torchabilité », dans le Larousse du Glou, il aura fallu que les ancêtres amorcent la pompe avec les timides « amer », « aigre »,
« froid », « plaisant » des temps pionniers. Réglez le curseur sur 12e siècle.

Mâche !
Pour exister, un vin doit trouver son public. Cette nécessité a été énoncée dès 1600 par olivier de Serres, père des agronomes. or, ce qui n’est pas nommé n’existe pas. C’est dans cette logique qu’à la fin 18e siècle, des courtiers avisés vont coucher la prose vinique sur papier pour mieux séduire leurs clients. Entre temps, sous l’influence de « l’amour courtois » du 14e siècle, le vin sera décrit comme « amoureux », « ardent » ou « chaud ». Avec « mâche », « charnu », « épais », il prendra un tour tactile au 15e siècle, s’autorisera d’être un vin « de garde » au 16e siècle grâce à la découverte du soufre protecteur et se rêvera « pétillant » au 17e siècle avec l’avènement du vin effervescent, domestiqué par des bouteilles résistant – enfin – à la pression des bulles.

Qu’est le savoir-faire, sans le faire-savoir ?
« Boisson alcoolisée provenant de la fermentation de raisin ou de jus de raisin frais ». Dictionnaire, tu as la langue bien pendue… Mais c’est un peu court, jeune homme. Sous les coups de boutoirs conjugués de la civilisation du loisir, du « vin culture » et de l’ère « tout-communication / tout-consommation », l’orthodoxie robotique et aride du langage vinique a pris un coup de vieux. À l’heure de « baiser une fillette de Muscadet », cette description purement analytique apparaît vite en décalage. Quand elle ne verse pas carrément dans le jargon terroriste langagier du « tannins d’une grande profondeur, striés d’une belle acidité structurante ». Ironie du truc, une lubrifiante cosmétique commerciale apparaît alors plus digeste et, du coup, indispensable à la diffusion du talent. inspirez, expirez, restons au plus près du naturel.

S’inonder le corridor
Depuis qu’il n’est plus narré que par Paris, le Muscadet n’a plus à se défendre d’être un « petit vin ». il peut maintenant hausser le ton, se révéler à lui-même, imposer ses nuances (producteurs, terroirs…) et s’autoriser l’épithète kaléidoscope. une fois l’outrage fait au Muscadet enterré, rien ne nous menace de ne tourner plus qu’au
« sirop de parapluie », « pommade de cancrelats », cidevant « verre de flotte » des frigides. reste un souci de calibrage. Aux 44iens et 44iennes qui se demandent si l’on dépasse la mesure, on rappellera le souvenir d’une unité de mesure justement :
le « nantais », soit 10 litres. À ce tarif, si chaque Nantais.es s’envoie un « nantais », il n’y aura bientôt plus assez de Muscadet pour se faire péter la sous-ventrière, se peinturlurer le tarbouif, se goudronner le vestibule. À la vôtre.


EN SAVOIR + SUR LE MUSCADET



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